« Celui qui change de religion, tuez-le. »
Cette phrase – empreinte d’un immense respect pour la liberté de conscience et la vie de chacun – est attribuée à Mohamed, le sacré prophète de l’islam… par le plus grand, le plus reconnu, le plus érudit de l’histoire des savants de l’islam sunnite (Sahih al-Bukhari 6922).
Dans un monde plus civilisé, dans la France d’aujourd’hui, tout écrit ou discours public qui incite à la haine, à la violence ou à la discrimination envers autrui est passible de sanction pénal (amende, prison).
Donc, toute personne qui dans un discours public ou un prêche religieux dirait « l’apostat doit être mis à mort » serait poursuivi par la justice.
Mais, que fait-on de l’imam qui, dans un prêche, dirait : « le prophète de l’islam a dit que l’apostat doit être mis à mort » ?
Parce que… c’est vrai. Cette parole est réellement attribuée au prophète de l’islam, par les autorités religieuses de l’islam sunnite. Et, ce n’est pas présenté comme une obscure parole sortie d’un quelconque contexte particulier. Non, dans l’islam sunnite, tuer l’apostat est considéré comme un commandement divin, destiné à protéger la religion et le croyant de l’influence néfaste du grand méchant apostat. A tel point que l’on trouve dans le fiqh islamique (~ jurisprudence islamique, interprétation et compréhension juridique des règles de la charia) des choses comme :
Il n’y a pas d’indemnité pour tuer un apostat (0 : ni aucune expiation, puisqu’il s’agit de tuer quelqu’un qui mérite de mourir)
Alors, doit-on interdire aux imams de mentionner cet aspect du dogme ? Doivent-ils censurer une partie de leur parole divine ? Doivent-ils s’appliquer à préciser que cette parole ne doit plus être suivie, alors même qu’elle est dite éternellement parfaite dans la version « officielle » du culte qu’ils prêchent ? Ne serait-ce pas mentir aux croyants sur ce en quoi ils croient ? Ne serait-ce pas leur enlever leur liberté de dire qu’ils n’aiment pas cet aspect-là de leur religion ? Ne serait-ce pas une atteinte à leur liberté de conscience ? Ne serait-ce pas finalement une intrusion de l’autorité de l’état dans la pratique d’un culte ?
En vrai, la justice a déjà débattu de tout ça. Si on regarde du côté de la loi française, on trouve :
- La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, dans son article 1er sur la liberté religieuse : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public« . Et dans son article 31 : « Sont punis (…) ceux qui, soit par menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, ont agi en vue de le déterminer à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte (…).«
- L’article 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui consacre la liberté d’opinion, même religieuse: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.«
- La convention européenne des droits de l’homme prévoit également dans son article 9 que « la liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.«
- La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République précise que « le représentant de l’État (…) peut prononcer la fermeture temporaire des lieux de culte dans lesquels les propos qui sont tenus, les idées ou théories qui sont diffusées ou les activités qui se déroulent provoquent à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes ou tendent à justifier ou à encourager cette haine ou cette violence« . (Art. 167-7)
Nous pouvons globalement traduire toutes ces lois par : la liberté de culte et de conscience s’arrête là où commence l’incitation publique à la discrimination, à la haine et à la violence envers autrui. (Entre autre.)
Le prêche d’un imam étant considéré comme un discours public ET comme l’expression d’une croyance religieuse, toute la question est de déterminer si une citation des paroles du prophète doit être considérée comme une incitation à la violence ou comme une simple citation explicite et littérale du contenu d’un texte religieux.
Ce à quoi j’aurais tendance à répondre : ça dépend du contexte.
(Là, tous les habitués des débats religieux sont morts de rire ^^)
Je m’explique. Pour moi, ici, la nuance est un peu celle qui existe entre une relation déplaisante et du harcèlement. C’est une question de fréquence, d’intensité, d’intention et de présence ou d’absence de la possibilité de dire son désaccord avec ce qui est dit. Parfois la nuance est difficile à faire. Parfois elle est évidente.
Posons maintenant un prérequis : un imam n’est pas monsieur tout le monde. Pour un croyant, c’est une figure d’autorité. C’est quelqu’un qu’on écoute, pas quelqu’un qu’on questionne. C’est quelqu’un en face de qui le fidèle va tendre à débrancher son esprit critique.
Partant de là, un imam qui répéterait cette phrase « Le prophète a dit: celui qui quitte l’islam, tuez-le » très régulièrement, tout en insistant fortement sur l’affirmation que le prophète est un guide divin, qu’un bon croyant est un croyant qui se soumet entièrement à sa parole, que la volonté d’Allah n’est que perfection, que le paradis n’appartient qu’à celui qui lui obéit aveuglement, que poser des questions ou douter est le mauvais chemin… celui-là est clairement en train d’instiller une haine dogmatique et viscérale de l’apostat. Il est clairement en train d’implanter l’idée que c’est parfaitement normal et acceptable de tuer quelqu’un pour ses convictions religieuses.
En vrai…
(aïe ! aïe ! aïe ! Je vais me faire atomiser par JackLeFou… )
En vrai… j’aurais même tendance à dire que le fait qu’un imam appuie son appel – répété – à la haine sur un « le prophète a dit » devrait être considéré comme une circonstance aggravante. Parce que ceci n’est rien de moins qu’un argument d’autorité divine utilisé par une figure d’autorité religieuse pour justifier un appel à la violence. « C’est pas moi qui dit ça, c’est notre dieu / notre prophète« . Chez un croyant très pieux, endoctriné pour se soumettre totalement, la répétition du message ne peut que finir par faire effraction dans son système de valeur.
Si on regarde maintenant du côté de la jurisprudence française (les décisions de justice qui ont déjà été prononcées par le passé) sur la question des appels publics à la haine, on voit qu’elle va dans mon sens. Elle prend en compte le contexte et le cadre implicite du discours :
- Plus l’audience, l’influence ou la popularité de celui qui parle est grande, plus la sanction est sévère.
- Des imams, comme des prêtres, ont déjà été condamnés pour incitation à la haine suite à des prêches problématiques. (Mais jamais, jusqu’à aujourd’hui, pour une haine envers les apostats. Le plus souvent, il est question des juifs ou des femmes.)
- Les condamnations pour incitation à la haine concernent aussi la diffusion ou la reproduction d’écrits ou d’images pré-existantes. Mais la justice française fait la distinction entre une reproduction “neutre” (comme un cadre critique, universitaire ou journalistique) et une diffusion militante (par exemple, en y associant une préface ou une quatrième de couverture qui invite explicitement le lecteur à prendre ces textes au sérieux). La condamnation de la maison d’édition Akribeia, pour ses commentaires d’ouvrages négationnistes bourrés de sophismes et de paralogismes, est un exemple parfait de cette prise en compte de l’aspect militant d’un appel à la haine.
- L’interdiction du port de signes religieux, par tous les agents de l’État dans l’exercice de leurs fonctions, est aussi un exemple parfait de cette prise en compte de l’autorité – réelle ou supposée – de celui qui s’exprime.
Au final, je me trouve personnellement plutôt en accord avec la position actuelle de la justice française :
- Le cadre dans lequel ces paroles sont prononcées a son importance. Une discussion de bistrot qui s’emballe – ou un débat sur Tiktok entre des citoyens ordinaires – n’a pas grand chose à voir avec un discours soigneusement préparé à l’avance pour avoir un maximum d’impact sur une foule de cerveaux captifs.
- Le profil de celui qui parle change aussi la donne. Évidement ce « profil » ne fait pas référence au profil ethnique ou idéologique de la personne, mais à sa position d’autorité sur ceux qui l’écoutent. Parce que l’humain est ainsi fait. Il n’écoute pas ses figures d’autorité comme il écoute tous les autres.
Je terminerai par quelques réflexions :
- Les pays, dans lesquels cette phrase – « le prophète a dit: celui qui quitte l’islam, tuez-le » – amène à de vraies exécutions d’apostats, sont tous des pays dans lesquels ces appels au meurtre ne sont pas condamnés par la justice ET dans lesquels toute expression d’un désaccord avec cette même parole est criminalisée (généralement par l’intermédiaire de l’interdiction du blasphème).
- Dans les pays occidentaux, l’absence presque totale de cette parole dans l’espace public amène à une profonde négation populaire de l’existence de cet élément dans l’idéologie sunnite. Et donc, à une absence quasi-totale de dénonciation de celle-ci. On se retrouve alors, avec une foule de croyants qui se revendiquent de l’islam sunnite, sans avoir la moindre idée de ce que contient réellement l’idéologie dont ils se réclament. Ce qui empêche, de fait, toute pression interne en faveur d’un mouvement de reforme du dogme.
- Dans ces mêmes pays occidentaux, les apostats de l’islam – ainsi que les musulmans franchement réformistes – SONT persécutés, harcelés et parfois menacés de mort par leurs familles, leurs amis, leurs voisins… et nous ne le savons pas. Parce que nous nous accrochons tellement fort à la parole qui nie la violence du dogme « officiel » que nous préférons continuer à ne pas savoir.
J’en conclus donc que, criminaliser l’incitation flagrante à la haine – surtout quand elle se cache derrière un « c’est pas moi qui le dit, c’est dieu » – est nécessaire, mais ne suffit pas et ne pourra jamais suffire.
Nous devons aussi, et surtout:
- développer notre capacité à détecter, nommer et dénoncer les arguments sectaires et fallacieux,
- entraîner notre agilité à construire un contre-argumentaire efficace plutôt que de céder à la tentation d’interdire tout élément de discours perturbant,
- utiliser notre droit à être un contre-pouvoir citoyen face aux injonctions nauséabondes de toutes autorités religieuses,
- nous appliquer à écouter, entendre, soutenir et protéger la parole (et la vie) de ceux qui sont visés.
