Me voilà hantée.
Hantée par une simple discussion.
C’était il y a quelques mois. C’était une conversation avec une femme française, blanche, éduquée, indépendante, quarantaine, plutôt aisée, offusquée par l’idée même du racisme et de intolérance envers la différence…
A ce moment-là du récit, je n’ai encore rien dit. Pourtant certains devinent déjà où il va.
Moi, je ne le savais pas.
Moi, à ce moment-là du récit, je m’apprête à prendre la claque de ma vie.
J’avais découvert les débats de JackLeFou et des apostats de l’islam quelques mois plus tôt. J’étais totalement accro. Netflix, oublié. La radio, oubliée. Les infos, oubliées. Les séries TV, oubliées. Le reste du monde, oublié. Dans mon quotidien, il n’y avait plus que ces débats.
Forcement – parce que je n’ai jamais su retenir bien longtemps ce que j’ai à dire – j’ai commencé à en parler autour de moi. Mais… en pesant chaque mot. Parce que, au fond de moi, je sentais bien que la pente était glissante. Je sentais bien que le sujet était délicat.
Malgré tout, j’avais besoin d’exprimer le choc de l’écoute des vagues de haine qui envahissent les lives d’Adela, l’émotion des femmes qui se livrent dans révolution des cœurs, les mots de ces pères qui revendiquent la légitimité d’être celui qui décide de qui aura le droit de sauter leur fille bien-aimée trois fois par semaine toute leur vie durant, les croyants qui affirment qu’ils ne se lèveraient pas contre la mise à mort de leurs enfants si ils venaient à tourner le dos à Allah…
A ce moment-là, je n’imaginais pas qu’on puisse être indifférent à tout ça.
Jusqu’à ce que l’antiraciste bien-pensante me réponde « C’est leur culture. Ça nous regarde pas. T’es qui toi, pour juger leur culture ? On est qui pour leur imposer notre culture à ces gens-là ? Et puis arrête de parler de ça. Ça devient malsain. »
La claque.
Je suis restée silencieuse. Trop interloquée pour répondre.
A cet instant-là, je lui parlais d’un échange tendu entre Jack – l’algérien de souche n’ayant jamais mis les pieds en France – et un musulman français, né en France, ayant fait l’école en France, ayant baigné depuis l’enfance dans la culture française… Et… C’est l’algérien qui défendait le droit des femmes à disposer de leur vie pour elles-mêmes.
Alors… Dis-moi… La culture de ces gens-là, c’est la culture d’où en fait ?
Mais cette réaction n’est pas venue. Sur le moment, je suis restée sans voix, sans pensée, sans réaction.
Aujourd’hui, c’est ça qui me hante : mon silence.
Depuis, je m’interroge : où s’arrête la tolérance ? Où commence le racisme ? Où est la limite entre la certitude du bien-fondé de ses propres valeurs culturelles et un sentiment de supériorité mal placé ?
Expliquez-moi.
En quoi, affirmer son attachement au droit absolu des femmes – de toutes les femmes – à disposer de leur vie pour elles-mêmes, c’est du racisme ou de l’intolérance ?
En quoi, affirmer son attachement au droit à la liberté de conscience pour tout le monde – y compris pour les personnes issues de l’immigration – c’est de la malveillance envers autrui ?
Comment une culture, qui prône le harcèlement et l’exclusion familiale envers ceux qui ne croient pas en un Dieu nommé Allah, est-elle devenue un truc sacré dont la critique fait de vous quelqu’un de haineux aux yeux de toute une société ?
Sommes-nous donc si peu convaincus par les valeurs fondatrices des sociétés dans lesquelles on vit au quotidien ?
En est-on arrivé au stade où la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est devenue un pamphlet raciste et intolérant ?
Est-ce que cette pauvre conne, drapée dans sa vertu antiraciste et tolérante, se rend compte de l’égocentrisme pur qui se cache derrière ses paroles ?
Mais, c’est qui ces gens-là bordel ???
C’est qui ces gens-là pour qui tu acceptes sans broncher ce que jamais tu n’accepterais pour toi-même ?
Aaaaargh !
Et on fait comment quand, ÇA, il faut se le taper dans les repas de famille ? On se tait ? On parle quitte à transformer chaque rencontre en débat insupportable et interminable ?
Parce que je le sais, je le vois : elle ne veut pas savoir. Ça viendrait trop perturber son petit confort intellectuel d’entendre la détresse de ceux qui subissent tout ça. Tout va bien pour eux. Point. Je dors mieux comme ça. Je préfère le monde comme ça. Donc, il est comme ça.
« Et puis… si ça les gênaient vraiment, ils se révolteraient… » a-t-elle ajouté, un peu plus tard.
Mais justement cocotte… ils se révoltent. D’ailleurs, je suis justement en train de t’en parler. Et toi… ta seule et unique réaction… c’est de me dire que c’est malsain d’en parler.
Malsain.
Oui. On est d’accord sur ce point-là : il y a vraiment quelque chose de malsain dans toute cette histoire.
